Londres, 1884. Frederick Treves, jeune et brillant chirurgien, croise la route de John Merrick, un homme difforme et complètement défiguré devenu phénomène de foire. Il est surnommé « Elephant Man » car sa mère aurait été renversée par un éléphant alors qu’elle était enceinte de lui. Après l’avoir arraché des mains de Bytes, son propriétaire violent, le Dr Treves le recueille à l’hôpital pour étudier son cas. Avec Elephant Man, son deuxième long-métrage après l’expérimental Eraserhead (1977), le réalisateur américain David Lynch entre de plein fouet dans la légende du cinéma.
Hymne poignant à la tolérance et au respect de la dignité humaine, ce mélodrame atypique dans la carrière du cinéaste vaut également pour l’interprétation de ses acteurs, les remarquables Anthony Hopkins et John Hurt, méconnaissable sous son maquillage. Nominé huit fois aux Oscars, lauréat du César du meilleur film étranger, Elephant Man reste un chef-d’œuvre inégalé dans l’histoire du 7e art, d’une beauté et d’une pudeur rarement atteintes.
PLAY IT AGAIN ! À Londres, à la fin du 19e siècle, John Merrick, dont les difformités lui ont valu le surnom d’Elephant Man, est exhibé dans les foires. Ému par son sort et désirant l’étudier, le docteur Treves le rachète à son propriétaire et découvre qu’il est loin d’être le simplet auquel il pensait avoir à faire. Bien que comportant toutes les obsessions de son réalisateur, Elephant Man est le film le plus classique de David Lynch, et sans aucun doute le digne successeur du Freaks de Tod Browning.
* Séance Vidéodrome, suivie d'une analyse filmique d'environ 45 minutes conçue comme une initiation à la culture cinéphilique, et d'un échange, proposés par Antoine Bourg, enseignant en cinéma et membre de la commission de programmation du Cinématographe. Le comédien et metteur en scène Antoine Chalard signe son premier texte de théâtre. En 1980, le film Elephant Man, de David Lynch, révèle au grand public le destin de Joseph Merrick.
Cet anglais au physique difforme, surnommé « l’homme-éléphant », fut exhibé comme bête de foire, à Londres, à la fin du XIXème siècle. C’est cette histoire que se réapproprie aujourd’hui Antoine Chalard. Accompagné de Clémentine Yelnik et Florent Malburet, le comédien-auteur-metteur en scène a voulu porter un autre regard sur cet être à l’existence hors norme. « Bien sûr, la destinée de l’homme éléphant fut injuste, violente et cruelle », explique-t-il. « Mais elle fut aussi riche, exceptionnelle et remplie d’amour. »
Soucieux de s’éloigner « d’un réalisme utile », Antoine Chalard a imaginé un spectacle qui joue d’effets d’ombres et de transparences. Elephant Man, deuxième long-métrage de David Lynch, est souvent considéré comme son premier film « classique »… ce qui est vrai et faux à la fois. Engagé par un Mel Brooks enthousiaste après avoir visionné Eraserhead, le cinéaste s’est retrouvé pour la première fois à la tête d’un film dont il n’était pas l’initiateur… et avec des moyens bien plus importants.
Basé sur une histoire vraie, le projet pourrait sur le papier être un pur film de studio très dramatique et plein de bons sentiments comme Hollywood les aime. Et c’est en partie l’image que certains peuvent avoir d’Elephant Man, y compris certains admirateurs de Lynch, qui estiment parfois que le monsieur a trop voulu se fondre dans un moule imposé pour faire ses preuves… un reproche qui est, je le pense, infondé. Certes, il y a dans Elephant Man ce que l’on pourrait nommer, de manière assez convenue, un certain classicisme: le film a été filmé dans un noir et blanc superbe, l’image est léchée, il n’y a pas de mouvements de caméra ou de montage anti conventionnel comme ça pouvait être le cas dans Eraserhead.
La narration est linéaire (ce qui deviendra de plus en plus rare chez Lynch au fil du temps), le sujet est propre à émouvoir… Mais pourquoi cela devrait-il forcément vouloir dire que Lynch s’est contenu ou simplement que le film manque d’audace ? Après tout, si Lynch avait voulu mettre du bizarre histoire de faire bizarre et de paraître anti conventionnel, cela aurait été le signe qu’il voulait à tout prix faire ses preuves en se mettant en avant.
Or, le leitmotiv du cinéaste, même dans ses films les plus barrés, a toujours été de se placer en retrait de son œuvre pour que celle-ci puisse vivre indépendamment de lui, se développer et ainsi rencontrer son public. « Le pinceau est un objet totalement artificiel qui produit de toutes petites lignes. Mais dès qu’on donne des tas de coups de pinceau, tout devient très différent. »
Et on sent bien qu’avec Elephant Man, Lynch souhaitait se mettre au service de l’histoire, qu’on perd parfois de vue dans ses films les plus distinctifs, qui adoptent la forme de rêves par leurs constants allers-retours dans le temps, la manière dont images et motifs se répondent à l’infini… Cependant, le cinéaste ne s’est pas effacé pour autant, loin s’en faut, et bien des éléments distinguent Elephant Man d’un film hollywoodien classique et en font un film lynchien à part entière, bien qu’un peu en marge, dans sa filmographie, par sa linéarité.

Elephant Man de David Lynch (1980) - Le Dr. Après cette séquence d’ouverture clairement hypnotique, le premier plan réaliste qui ouvre Elephant Man se situe dans une fête foraine où nous pouvons voir accrochés au mur noir d’un stand appartenant vraisemblablement à un hypnotiseur des disques dessinant des spirales hypnotiques. Le Dr Treves se retourne et semble fixer la caméra des yeux avant de se diriger vers un autre stand. Ce parallèle entre hypnose et cinéma évoqué dans Elephant Man est d’autant plus frappant en ce début de film que le cinéma, à ses débuts, était considéré comme un art forain.
Il n’était pas rare que lors des foires, comme le remarque François Jost, on place un numéro de voyance ou d’hypnose entre deux films. Il rend ainsi hommage à la naissance du cinéma et aux diverses formes d’art qui l’ont précédé: le théâtre bien sûr mais aussi les ombres chinoises, dont on a une évocation lors de la scène glaçante où Treves montre John Merrick à une assemblée de médecins et scientifiques et qu’on ne voit tout d’abord que l’ombre de sa silhouette derrière le rideau. L’histoire de John Merrick est traitée avec finesse et pudeur malgré un sujet très dramatique qui aurait pu tendre à un pathos lacrymal.
On plaint John Merrick, cet homme monstrueux au grand cœur et l’émotion se fait sentir chez les personnages, mais il n’y a aucune surenchère et la progression du film se fait par paliers. Lorsque Treves l’amène à l’hôpital et le libère de son geôlier, on voit qu’il n’a fait que changer de cage. Certes, il est traité avec compassion et humanité, mais le médecin l’exhibe aussi lors d’une conférence scientifique et gagne sa renommée grâce à la difformité de ce patient exceptionnel. Mrs Kendal, bienveillante, n’est peut-être pas entièrement désintéressée: si elle recherche sa compagnie après avoir lu dans un journal son esprit raffiné, n’est-ce pas par vanité ?
La compassion et le lien réel qui se noue entre Merrick et Treves, son épouse, Mrs Kendal ou l’infirmière, restent toujours contrebalancés par la cruauté et l’hypocrisie du peuple comme de la « bonne société ». La fin du film est très émouvante, sans surdramatisation, et l’Adagio pour cordes de Samuel Barber invite à l’émotion. En cela, Elephant Man est bien un film de Lynch, mais traité par des obsessions inversées: l’humanité d’un monstre de foire est révélée sans exclure toutefois la cruauté humaine.
De la fiction à la réalité historique et à l’interprétation dramatique
John Merrick a existé, et des témoignages existent. Le générique précise que le film est fondé sur Elephant Man et autres souvenirs de Sir Frederick Treves et sur Elephant Man, une étude de la dignité humaine d’Ashley Montagu. Le générique de fin installe des distances avec les traitements fictionnels tirés de la vie de John Merrick, notamment avec la pièce jouée à Broadway interprétée par David Bowie. John Merrick vécut à Londres, de 1864 à 1890. Le docteur Treves le découvre dans des circonstances similaires à celles relatées par le film; ses propos, selon Treves, étaient incohérents et son attitude d’un esprit dépourvu de vie émotive. Treves espère qu’il ne soit pas conscient de son état mais découvre progressivement une sensibilité aiguë et une imagination romantique.
La neurofibromatose généralisée n’avait pas atteint ses capacités intellectuelles. Les autorités britanniques interdisent l’exhibition d’un monstre, et l’homme est séparé de Treves. Le forain passe sur le continent avec John Merrick. Bruxelles interdit deux ans plus tard un spectacle brutal et immoral. De retour à Londres, John est ramené à l’hôpital. Lynch relève rapidement des points effacés ou mis en avant par Lynch: la répression est atténuée et l’accent est mis sur les responsabilités individuelles dans une narration classique et dans l’univers de Lynch. L’absence d’information sur le père de John, sa deuxième femme, et Jane Merrick est également notée; la mère rêve et encadre le récit, contrastant avec la réalité sociale et psychologique.
Le film montre comment l’histoire humaine s’inscrit dans les codes de la bourgeoisie victorienne et comment les sentiments envers John Merrick sont ambivalents: charité, désir de profit, fascination plus ou moins sexuelle. Lynch explore des scènes, y compris une scène de viol nocturne, pour montrer la brutalité et la complexité du désir humain, affirmant la curiosité qui pousse les « normaux » vers John. La musique et les plans oscillent entre réalité et surréalisme, renforçant le mystère et l’empathie pour Merrick. Un film qui demeure une parabole sur l’innocence et la dignité humaine, loin des effets sensationnalistes.

Le film insiste sur le regard et les ambiguïtés de la monstration: les monstres peuvent être plus humains que les spectateurs, et Merrick devient le miroir des autres personnages. La scène de la gare constitue le climax émotionnel et montre comment l’humanité peut se manifester chez ceux qui sont montrés comme objets. Le silence et le son jouent un rôle crucial dans l’expérience sensorielle, et le mécanisme de la perception interne est utilisé pour confronter le spectateur à la réalité de Merrick au-delà des apparences.
En somme, Elephant Man demeure un chef-d’œuvre de Lynch, un travail où le cinéma, la photographie et la mise en scène s’unissent pour proposer une réflexion intense sur la dignité humaine et la frontière entre monstruosité et humanité. Le film, tout en classicisme apparent, porte dans sa structure les marques distinctives d’un cinéma qui préfère l’économie et la précision des gestes à l’excès spectaculaire.
Analyse de Elephant Man, le film de David Lynch - Lynchsplaining
John Merrick a été exposé comme une curiosité humaine; Lynch transforme cette curiosité en une étude de la dignité et de la fragilité humaine, tout en interrogeant les mécanismes de la société victorienne et les motivations humaines qui entourent la rencontre entre le médecin, le monstre et le public.
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