Darktable : passer en noir et blanc avec quatre modules complémentaires

Dans cet article je vais aborder le vaste sujet qu’est le traitement noir et blanc, et plus spécifiquement présenter différentes méthodes de traitement dans le logiciel darktable au travers de quatre modules disponibles. Je lis régulièrement sur Internet de nombreuses personnes qui estiment, à raison parfois faut l’admettre, que darktable est compliqué à prendre en main et reste une usine à gaz (ou à pixels) trop compliquée pour traiter leurs photos. Alors pourquoi quatre modules me direz-vous ?

Comme à mon habitude dans mes billets parfois longs à lire, je vous propose d’écouter ce superbe concert aux Invalides de Hania Rani, artiste que j’ai découvert très récemment et dont sa musique m’a tout de suite envoûté.

darktable, toujours une usine à gaz ? Avant de rentrer dans la technique du logiciel, j’aime bien rappeler quelques bases du sujet en le contextualisant dans l’histoire de la pratique de la photographie. En argentique depuis la fin du XIXe siècle jusque de nos jours, la pellicule est composée d’une suspension de cristaux de bromure d’argent dans une gélatine transparente. Cette espèce chimique est sensible à la lumière et, lors du développement du négatif, les molécules exposées au rayonnement lumineux seront réduites en argent métallique de couleur noir. Une fois la fixation et le lavage du film, les cristaux non insolés sont évacués pour ne laisser que les particules métalliques d’argent sur la surface du film.

Chaque solution développée par les fabricants aura, selon sa composition exacte, des sensibilités différentes en fonction de la longueur d’onde de la lumière incidente. C’est pour ces raisons qu’une photo prise avec une pellicule Ilford HP5 n’aura pas le même rendu de noir et blanc qu’une Delta 100 pour une même scène. Pour illustrer ce point, vous verrez ci-dessous les deux spectres montrant la sensibilité des pellicules FP4 Plus et HP5 Plus de Ilford entre 350 et 650 nm (la lumière visible).

À ces pellicules, il est possible de rajouter des filtres colorés devant son objectif pour changer l’intensité lumineuse incidente à certaines longueurs d’onde et donc couleurs sur l’image en atténuant la couleur complémentaire. Cela permet alors de modifier l’exposition globale d’une scène sur sa photo. Par exemple, si un filtre orange est ajouté pendant une prise de vue, celui-ci va assombrir principalement les teintes bleues. Le filtre orange (ou rouge) était justement utilisé pour assombrir le ciel bleu par rapport à la scène globale s’il y avait un fort écart de luminosité. Il existe bien entendu d’autres teintes de filtres pour tous les usages souhaités.

Bien entendu, l’application d’un filtre coloré sur un film couleur n’aura pas du tout le même effet et ne vous donnera qu’une pellicule bonne à jeter, à part si vous aimez les photos rouges ou vertes. Le fonctionnement d’un capteur numérique est totalement différent d’un film argentique. Dans ce cas, celui-ci est constitué de millions de cellules photosensibles à la lumière : plus il est exposé plus le signal électrique créé sera important. Un photosite sera sensible à l’ensemble du spectre lumineux visible voire jusqu’à 1 000 nm comme le montre le graphique ci-dessous.

Il y a principalement deux types de matrices de filtres utilisées de nos jours : la matrice de Bayer et la matrice X-trans de Fuji. Dans les deux cas, une photo brute prise par un appareil photo numérique sera principalement verte du fait de la prédominance des filtres verts sur la surface du capteur. Il y a donc une étape indispensable, appelée dématriçage, permettant d’obtenir une photo aux couleurs normales en interpolant les autres canaux RVB de chaque pixel à l’aide d’algorithmes.

L’objectif de cette étape est par exemple de retrouver les niveaux de couleur rouge et bleu d’un pixel vert à partir des pixels autour par différents calculs mathématiques. Le dématriçage est la raison d’être des logiciels de traitement d’images brutes issues d’un capteur numérique, loin devant tous les traitements que l’on peut faire ensuite sur la photo. Par conséquent, lorsqu’on souhaite développer une photo numérique en noir et blanc, nous sommes obligés de faire machine arrière et reconvertir chaque pixel codé sur trois canaux RVB en nuance de gris, mais pour cela il faut choisir une méthode de transformation d’une couleur en gris.

Vous avez alors deux options : soit prendre une photo directement en noir et blanc, soit choisir soi-même le type de traitement noir et blanc. J’ai voulu passer un peu de temps sur le fonctionnement des capteurs (argentiques comme numérique), parce que tout d’abord connaître la technique derrière son outil permet de mieux le comprendre et l’utiliser, mais aussi parce que le code derrière darktable se réfère souvent aux techniques de bases de la photographie argentique. Selon votre besoin et le niveau de complexité de traitement, il existe différents solutions sur darktable pour transformer une photo en noir et blanc.

Le module Monochrome est le plus simple des trois à utiliser pour obtenir une photo en noir et blanc facilement et rapidement. Son fonctionnement est assez élémentaire et peut directement se comparer à l’ajout d’un filtre coloré devant son objectif pendant la prise de vue argentique en noir et blanc. La grille présente différents dégradés entre les trois couleurs RVB ainsi qu’un cercle à l’intérieur qui va définir la zone d’influence du filtre que nous allons appliquer à l’image.

En dessous à droite, il y a une petite pipette qui permet de sélectionner une zone rectangulaire sur l’image. Une fois une teinte sélectionnée, le cercle de la grille ce centre sur sa couleur principale. À l’utilisation, il est conseillé de définir la couleur que vous souhaitez utiliser comme filtre, de la même façon que vous choisissez un filtre coloré sur votre appareil photo argentique. Sauf que ici vous avez une infinité de filtre à disposition dans votre besace. Pour cela, il suffit à l’aide de la pipette en bas à droite du module de sélectionner une zone de votre photo correspondant à une couleur. Le cercle du module se retrouve positionné autour de cette dernière et il ne vous reste plus qu’à varier son diamètre pour régler le rendu afin qu’il soit le plus naturel possible.

Comme vous l’avez peut-être remarqué dans la vidéo, l’application de ce module peut avoir des effets de bords assez disgracieux si on pousse le traitement dans des valeurs extrêmes. Il est donc conseillé de l’utiliser avec un cercle relativement large afin d’obtenir un dégradé acceptable. L’interface s’éloigne largement de la pratique de la photographie dans le sens où elle ne se base que sur des méthodes numériques. La première étape va être de déplacer la courbe de saturation tout en bas pour passer toutes les couleurs en niveau de gris à l’aide de la souris.

Comme pour le module précédent, il y a une petite pipette en bas à droite permettant de sélectionner une teinte en particulier, une barre verticale s’affichera sur la grille indiquant l’endroit de la courbe pour changer sa luminosité, la teinte bleue du ciel par exemple. En assombrissant la teinte correspondante au ciel, l’effet sera équivalent à l’ajout d’un filtre jaune devant votre appareil atténuant alors sa couleur complémentaire qui est justement le bleu. Tout comme le module précédent, son utilisation reste globale à l’échelle de l’image, n’essayez pas d’isoler des éléments avec des filtres ou en créant une nouvelle instance du module au risque de dégrader la photo.

Contrairement au module Zones de couleurs, il n’est désormais plus possible de déplacer les nœuds horizontalement pour sélectionner une seule teinte en particulier afin d’éviter d’avoir des variations de luminosité trop brusques. Pour conclure sur ce module, l’égaliseur de couleur vous permet - enfin vous permettra vu qu’il sera disponible dans la future version - de structurer de façon assez précise et facilement les nuances de gris à partir des couleurs de votre photo initiale afin de créer une image en noir et blanc. Ce module peut-être utilisé pour de nombreuses applications sur le traitement des images dans darktable, notamment régler la balance des blancs, la saturation et la luminosité des canaux RVB ou encore produire une image monochrome en simulant des filtres argentiques.

Lorsque les trois curseurs sont à zéro la photo est en couleur, et dès que l’un deux est modifié cela la passe directement en niveaux de gris. Les niveaux peuvent être ajustés en combinant les paramètres des trois valeurs afin d’avoir le rendu souhaité. Cependant, ce ne sont pas tant ces trois curseurs qui vont nous intéresser ici, mais plutôt les pré-réglages du module. Ces valeurs ne sont pas données au hasard, mais sont liées à la sensibilité spectrale du film correspondant.

Ce module vous permet alors de simuler un film argentique qui vous plait pour vos photos numériques en quelques clics seulement. J’ai mentionné au début de l’article qu’idéalement une photo à traiter en noir et blanc devrait avoir un contraste de couleurs et/ou de tonalités important afin d’avoir de la matière à travailler pour structurer les niveaux de gris de l’image. Cependant, il existe de nombreux cas où une scène peut être assez monochrome naturellement (en architecture notamment dont les photos sont justement souvent traitées en noir et blanc, un paysage enneigé, en nature minimaliste, etc.).

Malgré une interface clairement perfectible et difficile à prendre en main quand on l’ouvre pour la première fois, ce module reste cependant techniquement intéressant à voir dans le cadre de cet article. L’objectif premier de ce module est de travailler sur le contraste global de l’image sans pour autant impacter le contraste local existant. Pour cela, les réglages de tonalités réalisés ne seront pas directement appliqués à l’image elle-même, mais à un masque monochrome qui regroupe avec un niveau de gris identique les zones de la photo ayant une luminosité proche. Lorsqu’on fera ensuite des modifications de luminosité sur le masque, l’ensemble des détails fins de l’image auront une correction identique et donc ne seront pas impactés.

La photo qui servira de sujet pour cette partie est la suivante. En termes de traitement préliminaire, je n’ai réalisé que les réglages suivants : exposition, filmique, contraste local et égaliseur de contraste. Enfin, le denier module appliqué est la calibration des couleurs pour appliquer le pré-réglage N&B : Ilford HP5+.

La première étape sera donc de régler le masque afin qu’il soit bien équilibré et paramétré, pour cela les deux réglages en bas permettront d’ajuster les niveaux de gris afin qu’ils soient une plage la plus grande possible (entre les noirs et les blancs). La baguette magique à droite permet de faire ces réglages automatiquement. Il est possible d’ajuster ce masque avec les autres réglages notamment la diffusion du masque, le diamètre du lissage et le raffinement des bords afin de l’ajuster plus précisément. Pour ne pas surcharger l’article d’illustrations, une petite vidéo à la fin montrera les différents effets sur l’utilisation complète du module sur la photo. Le diamètre de lissage impacte les zones de transition à contraste élevé. Une fois le masque réglé, nous allons maintenant passer à la deuxième étape correspondant à la courbe des tonalités du masque. Nous y retrouvons une interface assez classique de darktable avec une courbe bornée par les noirs à gauche et les blancs à droite et en ordonnée l’échelle de l’exposition en EV. L’histogramme affiché en dessous ne correspond cette fois plus à celui de la photo, mais du masque. On y retrouve d’ailleurs trois zones à forte densité correspondants aux aplats fixés dans les réglages du masque.

Bien qu’assez complexe, j’espère avoir pu vous expliquer de façon la plus claire possible ce module qui permet de travailler sur les tonalités de l’image en maîtrisant à la fois le contraste global et local de l’image. Comme vous l’avez sans doute compris, le noir et blanc est un sujet très vaste et il existe une multitude de manières de traiter une photo de cette façon. J’ai essayé de synthétiser dans cet article de la façon la plus claire et concise les différents modules disponibles dans darktable permettant de faire globalement la même chose : du noir et blanc. Ces quatre modules ne fonctionnent pas selon le même concept, et sont complémentaires pour aborder un traitement de différentes façons.

Avec l’ensemble des informations vues ici, il vous est désormais possible de faire au plus simple avec le module Monochrome ou partir dans des réglages plus fins en combinant un ou plusieurs modules et jouer à la fois sur les couleurs et les tonalités. darktable, toujours une usine à gaz ? Pour revenir à mon introduction, je vais tenter d’apporter une réponse aux personnes qui pensent que darktable est trop complexe, peu ergonomique et avec trop de choses dans l’interface. Pour le bricolage chez vous, vous en avez sans doute une aussi avec des outils peut-être parfois hérités de vos parents, voire de vos grands-parents. Vous y trouverez probablement dedans des dizaines de choses assez anciens que vous n’utilisez probablement jamais, mais qui traînent au fond de la caisse depuis 20 ans. Il faut voir darktable de la même façon : une boîte à outils qui a traversé 15 ans d’informatique et des évolutions majeures en ce qui concerne le traitement de l’image avec des algorithmes très récents et performants permettant d’obtenir des photos toujours meilleures.

À côté de ça, il y a aussi les anciens outils qui ne servent plus trop, datant d’une autre époque. Sur la soixantaine de modules existants dans darktable, certains sont spécialisés pour des besoins très particuliers que vous ne rencontrerez sans doute jamais mais que vous serez content d’avoir si ça devait arriver. Personnellement, j’en utilise une dizaine pour répondre à 99 % de mes besoins. Dans les dernières mises à jour de darktable, il est désormais possible de faire du tri dans cette boîte à outils afin de ne garder que les ceux que nous utilisons réellement.

darktable_modules_overview

tags: #darktable #passer #en #noir #et #blanc